Réparer les croyants

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Du 13 avril au 10 mai 2019, j’ai accompagné une journaliste du journal La Croix pour un tour de France en forme d’enquête, de la Creuse au Var en passant par le Marais Poitevin, le bocage normand, le pays charolais et le massif alpin de la Chartreuse, à la rencontre de 150 catholiques de France, éprouvés par la crise que traverse l’Église après la révélation en série d’abus sexuels commis par des membres du clergé. La grande majorité d’entre eux se disent conscients de vivre un « moment très spécial » de la vie de l’institution, reconnaissant qu’il y a bien là une « crise » d’importance.

 

Tous propos recueillis par Mélinée Le Priol


Céline Canal-Deneu
Cela fait longtemps que les non-chrétiens se moquent de nous avec les histoires de prêtres pédophiles, mais on ne réagissait pas… Aujourd’hui, notamment après le documentaire d’Arte sur les religieuses abusées, on voit bien qu’il n’y a pas de limite à l’horreur ! C’est particulièrement dur pour moi, qui suis déjà une « recommençante » : blessée par l’Église, j’ai mis vingt ans à y revenir. Aujourd’hui, j’ai presque envie d’en partir à nouveau ! Cette Église-là, ce n’est pas ma famille. Et j’ai beau avoir été missionnée par l’évêque, je ne me sens pas à ma place au diocèse : trop d’hommes, trop de religieux… Je n’ai pas envie d’être la petite laïque obéissante. Je suis plus à l’aise ici, en paroisse. Pour moi, il faudrait ouvrir la prêtrise, si possible sans attendre la prochaine génération.

Père Patrick Guinepain
Cette semaine, avant la messe chrismale, nous, les prêtres du diocèse de Bourges, allons devoir fendre à pieds la foule du Printemps de Bourges. J’y vais tous les ans, et c’est la première fois que cette perspective me gêne un peu, étant donné le climat actuel… Je me dis quand même que ces prêtres aux comportements déviants sont souvent les plus « borderline » par rapport à l’institution, et que l’Église travaille sur ces sujets d’abus sexuels depuis des années. Concernant le cléricalisme, c’est vrai que certains laïcs ont un rapport enfantin avec nous, prêtres, nous demandant même pour qui ils doivent voter, mais cela n’a rien de confortable ! Le prêtre doit avoir le courage de déplaire. Je m’efforce de m’entourer de gens qui ne sont pas tous d’accord avec moi. J’essaie aussi d’éviter de trancher des désaccords par un argument d’autorité de type : je suis le prêtre, je décide. Même si c’est moins confortable et plus compliqué, avant de prendre une décision, j’essaie plutôt de consulter les équipes pastorales concernées, ainsi que les textes du magistère.

Isabelle Parmentier
Aux catholiques qui me disent qu’il faut continuer de voir « les belles choses dans l’Église », je réponds : c’est parce qu’on a fermé les yeux pendant 50 ans que l’on est dans cette situation aujourd’hui. Alors ouvrons-les yeux. Cette crise est un événement à saisir, ne passons pas à autre chose ! Pour ma part, je suis encore en colère, et compte bien le rester. Car si on cherche à trop vite à réparer l’Église, on va trouver des solutions : or ce ne sont pas des solutions qu’il nous faut, c’est une conversion. Je crois qu’après pareille crise, soit l’Église meurt, soit elle en ressort purifiée. Mais sur ces sujets, on manque de lieux de parole. A la mi-mars, nous avons organisé une soirée sur les abus sexuels dans ma paroisse, puis une « journée du pardon » le 7 avril. On était partis de l’actualité pour dire qu’aujourd’hui, plus que jamais, nous avions besoin du pardon de Dieu.

Edouard Brenac
Un des prêtres dont je me sentais le plus proche a récemment été mis en cause dans des affaires d’abus sexuels. Toutes mes valeurs, scoutes et chrétiennes, je les tiens de lui. Au début, je n’ai pas voulu le croire, mais aujourd’hui je me sens surtout révolté : des personnes savaient et n’ont rien dit. Il m’arrive encore d’entendre, autour de moi, des gens minimiser les faits : « C’était juste une caresse… » Avant, quand des non-croyants parlaient des prêtres pédophiles, je défendais l’Église. Aujourd’hui, je ne sais plus comment faire : car oui, il y a une réalité des faits. Même si je ne vais pas beaucoup à la messe en ce moment, je reste profondément croyant. Je crois que tout ce qui nous reste à faire, à nous chrétiens, c’est de témoigner de notre foi.

Denis Moreau
Pour la première fois de ma vie, je me trouve profondément troublé dans mon rapport à l’Église, prenant conscience qu’il y a là un problème systémique – puisqu’il semblerait que l’institution elle-même favorise les doubles vies. En choisissant de lire Sodoma, de voir Grâce à Dieu et le documentaire d’Arte sur les religieuses abusées, je ne me suis pas fait de cadeau. Mais il faut avoir le courage de voir les choses en face. En fait, je suis en plein désarroi, et n’ai pas vraiment de solution à proposer. Peut-être est-il sain que la sidération dure, pour prendre la mesure de l’ampleur du problème. De toute façon, le temps de l’Église est long… « Crise » n’est d’ailleurs pas le bon mot : par définition, une crise, c’est ponctuel. Or je ne crois pas que je ne verrai pas la sortie de cette affaire de mon vivant.

Père Gilles de Cibon
Dans ma paroisse, nous avons déjà organisé deux soirées sur ce thème, et une troisième est prévue. Ce que j’en retire, c’est qu’on a besoin de plus de communication dans l’Église. Les fidèles ne connaissent pas l’existence de la cellule de communication interdiocésaine, par exemple, et ne savent pas ce qui a changé dans la formation des prêtres depuis les années 1950. Alors je vais proposer une journée de porte-ouverte au séminaire de Nantes. On demande à l’Église d’être de son temps, et on lui reproche d’avoir été de son temps : concernant les abus sexuels, elle appliquait ce qui se faisait ailleurs dans la société ! Avant mon ordination, un vieux prêtre m’avait dit ceci : « Tu trouveras dans l’Église des pères qui ne sont pas des pères, et des frères qui ne sont pas des frères. Accroche-toi au Christ, sinon tout est fichu. » Cela m’a permis d’arriver dans l’Église sans illusion sur elle.

François Bausson
Ces affaires de pédo-criminalité soulèvent la question du partage des pouvoirs dans l’Église. Or dans nos mouvements, on essaie de témoigner d’une certaine manière de travailler, plus collective, moins pyramidale. L’Église institutionnelle doit arrêter d’avoir peur des désaccords ! On sent bien que si on ne fait rien, l’Église va se casser la figure. Mais nous, les mouvements d’Action catholique, ne nous sentons pas à notre place pour prendre la parole sur ces sujets. On a tellement entendu qu’on n’était qu’une « marge » dans l’Église, un petit « plus »… On a été tellement habitués à faire les choses de notre côté que même là, alors qu’une porte s’ouvre, on n’a même pas le réflexe de se dire : allons-y !

Philippe Nortbécourt
La rénovation de l’Église, je crois qu’elle passera par le souci de l’autre pour les baptisés, et par une certaine humilité pour les prêtres. Quand je suis arrivé dans ce séminaire, j’avais des préjugés, car l’apparence renvoyait plutôt à un sacerdoce ancien. Mais comme l’une des intuitions de la communauté Saint-Martin est qu’un chrétien seul est un chrétien en danger, on nous apprend la vie fraternelle, avec l’Évangile au centre. Or je pense que cette vie fraternelle est le levier principal de notre formation à la vie affective : vivre entre séminaristes (puis entre prêtres) nous sort de nous-mêmes, et nous permet aussi d’avoir une certaine vigilance les uns par rapport aux autres, même s’il ne s’agit jamais de suspicion.

Joseph Terrien
Ce que je ressens après toutes les mises au grand jour de ces derniers mois pour l’Église, et aussi l’incendie de Notre-Dame, c’est de la sidération. Or j’ai un peu peur de passer, après la sidération, dans la précipitation. N’allons pas trop vite, ne reconstruisons pas selon les vieux schémas ! Je me sens par exemple très à l’étroit dans le mot « paroisse », et pressens qu’il nous faut penser plus large : ce que j’aimerais appeler ma paroisse, c’est l’ensemble du quartier populaire où je vis. Jésus choisit de nous précéder en Galilée, lieu de tous les mélanges. N’est-on pas appelé à le reconnaître là où il nous précède ? Peut-être est-il temps de sortir de l’autoréférencement pour reconnaître les lieux mûrs pour entendre la parole du Christ, et où il est déjà à l’œuvre.

Robin Prince-Pious
Cela va peut-être paraître étrange, mais quand j’ai vu Notre-Dame brûler, j’ai presque éprouvé de la joie. Pour moi, c’était la gloire, presque l’orgueil de l’Église qui partait en fumée. Dans la Bible, il est écrit qu’il faut tout passer au feu pour qu’il ne reste que l’essentiel : or à Notre-Dame, c’est la croix qui est restée debout. Je crois que le problème aujourd’hui, c’est que beaucoup de chrétiens ne connaissent que le modèle paroissial, alors que l’Église a beaucoup d’autres richesses à montrer. Pour beaucoup, il manque la rencontre personnelle avec Jésus, ce qui explique qu’ils quittent le navire quand l’Église institutionnelle est en difficulté. La communauté du Chemin neuf est pour moi un lieu de ressourcement, même si j’ai aussi à cœur d’être en mission dans ma paroisse.

Marie-Thérèse
J’ai été atterrée et bouleversée par ces nouvelles, notamment le documentaire d’Arte sur des religieuses abusées. J’ai été extrêmement meurtrie pour Jean Vanier en apprenant que celui qui a été son guide spirituel a commis de tels abus. Oui, l’Église a besoin d’être réparée ! Il faut revenir au plus près du Concile Vatican II pour nous nourrir de cette pensée ouverte, dynamique, dépoussiérée. J’ai du mal à comprendre que la jeune génération de catholiques soit tentée par le conservatisme… Je crois qu’il faudrait être beaucoup plus attentif dans l’examen des candidatures au séminaire. Pour moi, l’Eglise devrait aussi revaloriser l’acte sexuel auprès des jeunes, leur redonner l’intensité de cette relation interpersonnelle. C’est quand même cela qui est bafoué aujourd’hui dans l’Église.

Yves Milliou
L’état de la planète ou encore le capitalisme débridé m’inquiètent beaucoup plus que les soubresauts que traverse l’Église aujourd’hui. Ma foi en elle n’a pas changé, car l’Église, c’est Jésus-Christ, et cette réalité-là transcende tout. Cela dit, je refuse absolument l’idée que l’action de l’Esprit Saint remplace nos propres initiatives. Il y a de la place dans l’Eglise pour la parole des chrétiens, encore faut-il qu’ils la prennent. A Rouen, j’avais par exemple mis en place des cafés théologiques, pendant douze ans. Tant mieux si cette crise est l’occasion d’une réforme, mais n’entreprenons pas ces changements uniquement pour sortir de la crise ! Je n’ai pas attendu aujourd’hui pour me dire qu’il fallait repenser les ministères, la place du débat dans l’Église ou encore la question de la chasteté.

Père Pascal Leroux
On est arrivés à un point où il nous faut revenir aux fondamentaux : l’Église des Actes des apôtres, la prière, la Parole de Dieu, la vie en fraternité… Cette dernière, je l’expérimente grâce à la fraternité missionnaire dont je fais partie avec trois autres prêtres et quatre laïcs. Cela me permet de vivre la première partie de cette citation de Saint-Augustin : « Avec vous je suis baptisé, pour vous je suis prêtre. » Laïcs et prêtres, nous sommes ensemble, et non plus dans un face-à-face : les laïcs ne sont pas là pour « aider monsieur le curé », mais portent le projet avec nous. On balbutie encore, mais notre joie ne fait que grandir ! Malgré cette crise, je reste persuadé que le plus beau service qu’on peut rendre au monde aujourd’hui, c’est d’y faire retentir l’Évangile. Car c’est une parole qui guérit.

Myriam Poulain
Toute cette actualité est terrible, mais cette crise permet au moins une libération de la parole : elle est là, la chance de l’Église ! Dans mon ancienne paroisse de Gironde, par exemple, on vient d’apprendre qu’un prêtre a eu des « gestes inappropriés » sur des ados : il y a eu un signalement au procureur et l’archevêque l’a tout de suite démis de ses fonctions… De mon côté, je prie pour les victimes comme pour les abuseurs : pour commettre des actes aussi ignobles, il faut être dans une immense détresse, et je sais que le Christ va vers ces hommes-là ! Je me dis que si l’Église prend le bon chemin, elle pourra aussi permettre à la société civile de l’emprunter (Éducation nationale, milieu sportif, etc.), et cela serait une chance pour tout le monde.

David Hess
Jusqu’à récemment, j’avais l’impression que les prêtres abuseurs n’étaient que quelques « brebis galeuses », mais le documentaire d’Arte sur les religieuses abusées montre qu’il y a quelque chose de profondément problématique dans le rapport aux clercs : quand il y a des enjeux de pouvoir, une relation soit disant d’amitié et de fraternité peut se trouver complètement dévoyée. Je crois que nous, jeunes croyants, ne sommes pas suffisamment formés à exercer notre esprit critique, et je pense aussi qu’il faut plus de démocratie dans l’Église. Aujourd’hui, l’organisation ecclésiale m’effraie… Ce sont plutôt des personnes qui me font rester dans l’Église.

Gilles Rebêche
« Vas et répare mon église » : cette parole adressée à saint François est importante pour moi depuis que j’ai reçu ma vocation, à 14 ans. Je suis convaincu depuis toujours de la nécessité de réparer l’Église – qui est la responsabilité de tous les croyants – plutôt que de la jeter trop rapidement. Il n’y a jamais eu d’Église modèle ! Sortons du réflexe pharisien consistant à vouloir une Église de purs, dont on aurait écarté tous les pêcheurs, toutes les brebis galeuses. Quand on dit que l’Église est le corps du Christ, il faut penser au Christ de l’Ecce homo, défiguré de douleur et visé par les crachats. Je crois qu’il nous faut pratiquer une « permaculture ecclésiale », où tout le monde serait à sa place, avec son histoire.

Michel de Truchis
Cette actualité me touche dans mon âme de prêtre, car j’ai été prêtre pendant sept ans avant de me marier. Ce qui me blesse le plus, c’est de découvrir qu’il s’agit d’un phénomène de masse. Je sais pour l’avoir vécu que quand on est prêtre, on voit venir à nous des personnes fragiles, qui cherchent du réconfort, nous confient des choses personnelles… La tentation de l’abus de pouvoir peut être forte ! Mais au séminaire, on n’est pas formé à l’accueil de cette fragilité.
J’ai des amis prêtres qui vivent le célibat de manière remarquable. Alors plus que pour l’ordination d’hommes mariés, je militerais pour l’accès des femmes à des postes de décision dans l’Eglise. Quand j’étais en entreprise, cela avait considérablement transformé les relations et l’équilibre général.
En ce moment, j’ai du mal à dire que je crois en la « sainte » Eglise catholique : je crois plutôt en une Eglise universelle. Je vais assez souvent au culte et trouve formidables les initiatives œcuméniques sur mon secteur. J’ai aussi un fils bouddhiste, qui m’éclaire sur ma propre foi. Je crois que l’Eglise a tout intérêt à avancer de manière plus large avec les autres religions.

Madeleine Morazzani
Je regrette que cette crise crée des doutes par rapport à l’Église là où il ne devrait pas en avoir. Je pense que comme chrétiens, on devrait se serrer les coudes, et assumer plus ! J’ai beaucoup galéré dans ma vie, mais j’ai rencontré plusieurs prêtres qui ont été comme des lanternes sur ma route : quand j’étais petite, l’un d’eux m’a sortie de maison de correction et fait découvrir le scoutisme ; quand je travaillais en usine à Lyon, j’étais proche de prêtres ouvriers ; aujourd’hui, le prêtre accompagnateur de la Fraternité Saint-Laurent m’aide à réfléchir… Alors aux gens qui attaquent l’Église, je dis : viens voir avec moi comment ça se passe ! Cela dit, je regrette que l’Église ait des positions assez machistes et que les prêtres ne puissent pas avoir une vie normale, en se mariant par exemple.

Maurice Carré
J’ai le sentiment d’avoir été un peu trahi par l’Eglise : j’étais à cent lieues d’imaginer quelque chose d’aussi massif. En tant que prêtre, on se sent mis en accusation, même si mes paroissiens parlent peu de tout cela avec moi. Quand j’étais vicaire général à Laval (1999-2004), j’ai été confronté à cette question, et avais alors manifesté mon désaccord avec mon évêque. Néanmoins, vu le contexte, les évêques actuels n’auraient plus le réflexe de « déplacer » des prêtres abuseurs. Avec les laïcs, je cherche une relation simple et vraie. Je n’aime pas être appelé « mon père » ni porter la soutane, qui me donne l’impression d’une séparation entre nous. J’ai été façonné par l’Action catholique et tient à être une présence dans la vie des gens, notamment dans les milieux populaires. Aujourd’hui, les jeunes prêtres sont beaucoup plus affirmatifs, et cela a du bon. Mais je crains que, conscients d’être devenus minoritaires comme chrétiens, on ait tendance à se rassembler et à être moins présents au monde.