CONVOI EXCEPTIONNEL

Histoire des 15 statues de Lourdes parties en Irak en camion

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A u printemps 2017, trois ans après s’être fait chasser de leurs villes et de leurs villages par L’État Islamique, les Chrétiens d’Irak réfugiés pour la plupart à Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan irakien, commencent à envisager de retourner chez eux.

Leur premier réflexe en retrouvant ces lieux qui les ont vu grandir : «remettre en place leurs croix, symboles de vies, symboles de la résurrection des lieux».

Le temps de la reconstruction a commencé mais, parfois, un petit coup de pouce divin est de mise. Le 3 avril 2017, 15 reproductions de Notre-Dame de Lourdes ont été envoyées en Irak pour remplacer toutes les statues de la vierge Marie détruites par les Islamistes.

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Cette histoire se passe donc dans le nord de l’Irak, entre les mois d’avril et de juillet 2017. C’est l’histoire d’un pays qui commence à se reconstruire.

Nous sommes ici dans les villages de Batnaya, non loin de Mossoul – dont on perçoit au loin le bruissement des combats -, et de Teleskoff, à côté.

Ces deux villages ont été occupés pendant trois ans par l’organisation État Islamique (EI) et repris après de durs combats à l’automne 2016.

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Partout, ce sont les mêmes scènes qui se répètent. Dans tous les villages chrétiens de la plaine de Ninive, Daesh (Accronyme arabe de l’EI) s’est acharné contre les symboles religieux des chrétiens, croix jetées à terre, statues brisées au marteau, rien n’a été épargné.

À Karamless, je suis pourtant tombé sur une statue de sainte Vierge à peu près intacte, dont seules les mains avaient été tranchées.

Dans l’Islam, on respecte théoriquement la figure de Marie, mère de Jésus, lui même perçu comme un prophète.

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Les Chrétiens étaient plus d’un million en Irak en 2001. Ils seraient désormais moins de 400 000 dans tout le pays.

J’ai réalisé ces images à l’occasion des fêtes de Pâques, où les Chrétiens revivent la Passion (c’est-à-dire la mort) et la Résurrection du Christ.

Sur la première de cette série on voit Monseigneur Petros Mouche, archevêque syriaque catholique de Qaraqosh dans une église d’Erbil spécialement construite pour les réfugiés. Ensuite nous sommes à Alqosh, Telesqof, à nouveau à Erbil, dans l’église du camp de réfugiés d’Asti 2 puis à Qaraqosh – autrefois la plus grande ville chrétienne d’Irak.

Une chose tout à fait anecdotique me frappe et cela se retrouve évidemment dans certaines de ces images : l’espèce de propension qu’ont les gens à tout photographier, tout le temps – et particulièrement eux-même. Je trouvais cela simplement étrange au début, et on m’a expliqué : beaucoup de ces photos ou de ces vidéos sont prises à destination de la diaspora qui peut suivre ainsi presqu’en direct les célébrations pascales.

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La route – Le 3 avril 2017 donc, à Lourdes, dans une grande pièce éclairée au néon, 15 caisses de bois formant une petite montagne immobile attendent d’être chargées dans un camion.

Si Walid, le jeune chauffeur de ce camion connaît le contenu des caisses qu’ils vient de charger dans sa remorque, il ignore encore leur destination finale : l’Irak.

Walid charge toutes sortes de contenus depuis le sanctuaire. Un jour il a transporté des cuves d’eau bénites commandées depuis le Japon.

Au bout de 8 heures de route entrecoupées de pauses (légales), il s’arrête dans un restaurant pour routiers déniché grâce à une appli dédiée.

Je pense à Sylvain Tesson et ses « stations service {qui} sont au monde moderne ce que les saloon étaient au far-west, la violence en moins ».

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Walid a déchargé son camion à Romans-sur-Isère. 24 heures plus tard, c’est Véli, un chauffeur turc parlant un mot de français, deux d’anglais et trois d’allemand, qui a chargé dans le sien les 15 caisses contenant les statues de Notre-Dame de Lourdes destinées aux églises d’Irak.

Il charge également du matériel pour les chantiers de reconstruction de villages détruits. Tout est répertorié dans une liasse de documents qui comprend également des photos des statues (pour être parfaitement clair aux passages de frontières).

Bonhomme, Véli accepte de me prendre avec lui grâce à l’intervention d’un ami turc qui lui explique ma démarche au téléphone.

Chaleureux, Véli reste un taiseux. Nous échangeons essentiellement grâce à l’application Google traduction. Il est aussi un homme pieux, et de principes qui effectue ses 5 prières quotidienne – mais quant au contenu de sa cargaison, cela lui est parfaitement indifférent.

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Après une journée de route en passant à rebours de la vallée de la Roya où dans le même temps quantités de réfugiés (dont certains venus d’Irak) tentent chaque nuit de se frayer un passage, nous nous arrêtons sur ce qui semble être une sorte d’aire de repos.

Le lendemain, après un petit-déjeuner de thé, de miel, de fromage, d’olives et de pain, nous reprenons la route et roulons tout de go jusqu’à Trieste.

Arrivé au terminal ferry de Trieste, en Italie, je vois Véli paniquer. Il me jette littéralement dehors. Je ne retrouverai « mon » camion que trois semaines plus tard, à la frontière irakienne.

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U n peu plus de 20 jours après avoir vu sa silhouette disparaître dans le port de Trieste, je retrouve donc « mon » camion au poste frontière d’Hibrahim Kalil. Je le reconnais facilement grâce à la silhouette de pseudo penseur de Rodin imprimée sur ses flancs.

J’ai suivi de loin en loin les négociations de l’agent dépêché exprès d’Erbil pour démêler auprès de fonctionnaires butés le fatras de paperasse et le racket ad-hoc, esquissant ici ou là une ou deux photos que je savais interdites; puis ai fait la connaissance d’Ali, troisième chauffeur de ce convoi, victime depuis dix jours du racket de ces mêmes fonctionnaires, fauché, affamé, et voyant en moi le sauveur qui allait permettre sa libération de la zone de frontière – ce qui n’était qu’à moitié faux.

Après avoir traversé une partie de la France, de l’Italie, d’un bout de Méditerranée et de la Turquie, c’est sur les routes bosselées et encore vertes du Kurdistan Irakien que s’est élancé le convoi transportant les 15 statues de Notre Dame de Lourdes envoyées aux chrétiens de la plaine de Ninive en remplacement de celles détruites par l’EI.

Arrivé à Erbil à la nuit, Ali, le chauffeur, s’arrête. Toute une équipe est là pour décharger les camions mais Ali n’en peut plus et renvoie chacun dans ses cordes, le déchargement se fera le lendemain.

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Une fois à Erbil, les statues sont censées rester dans l’entrepôt d’une petite école construite pour les réfugiés.
Mais les ouvriers mobilisés pour décharger le camion de ces statues de Lourdes et du matériel de reconstruction qui les accompagne, décident d’installer l’une d’entre elles dans une église proche du chantier où ils travaillent, dans le village de Karamless – occupé pendant trois ans par l’EI et partiellement détruit.

Les 14 autres statues attendront bel et bien quant à elles les cérémonies officielles prévues pour le mois de juillet.

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En juillet 2017, dans l’église de Mar Shmoni, à Erbil, une petite église construite spécialement pour les réfugiés, les 14 statues de Lourdes restantes sont bénies par Monseigneur Petros Mouche, évêque de Qaraqosh.

La foule est dense – l’église est pleine à craquer et de nombreux fidèles attendent au dehors – et enthousiaste. Après un temps de recueillement profond ponctué de chants, les chrétiens éclatent en manifestations de joie. Youyous des femmes, applaudissement bruyant des hommes, on dirait une fête.

 

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Désormais bénies par Monseigneur Mouche, les statues sont embarquées dans un nouveau camion et quittent le quartier chrétien d’Ankawa, à Erbil, capitale du Kurdistan, où se sont réfugiés les chrétiens après avoir été chassés de leurs villages par l’organisation Etat Islamique durant l’été 2014.

Certaines statues portent les traces de rouge à lèvres déposées par les femmes la veille…

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À Bartella, Karamless, Qaraqosh… les statues reviennent, portées par les miliciens NPU (Ninive Protection Unit), les milices chrétiennes qui ont aidé à la libération des villages chrétiens à l’automne 2016.

Les quelques familles déjà revenues chez elles sont présentes, quelques-unes ont fait le déplacement depuis Erbil, à 80 kilomètres de là. Tous se prennent en photo devant les statues. Pour le souvenir et pour partager ces images avec la diaspora en exil un peu partout dans le monde.

 

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En avril il n’y avait personne encore dans les rues de Qaraqosh.
La ville était libérée depuis presque 6 mois, mais une vingtaine de familles seulement avaient décidé de s’y réinstaller. Parmi celle-ci, je retrouvais Mme Sakat, dont j’avais rencontré le mari un an plus tôt dans les rues d’Erbil en compagnie de deux amis journalistes. Lequel Mr Sakat nous avait affirmé mordicus qu’il serait le premier à revenir habiter Qaraqosh dès la chute de Daesh. Promesse tenue.


En juillet, l’ambiance avait changé. Près de 600 familles étaient revenues vivre dans leurs anciennes maisons, les commerces reprenaient – on réparait les infrastructures et l’arrivée très symbolique de toutes ces statues venues de Lourdes ne pouvait aller que dans le sens de ce grand retour.

J’étais heureux cependant de retrouver dans un bureau presque neuf, le père George Jahola, coordonnateur de l’ensemble du projet de reconstruction de la ville de Qaraqosh. Un homme étonnant et admirable qui a durant de longues semaines, avec ses équipes, répertorié une à une chacune des maisons de Qaraqosh, établissant un état des lieux très précis et exhaustif de chacun des dommages subis puis dessinant un plan de la ville (il n’en existait pas) et divisant celle-ci en arrondissements – “comme à Paris” – m’avait-il confié hilare lorsque nous nous étions vus en avril.


L’ambiance demeurait triste néanmoins On sentait les gens brisés dans leurs âmes, il allait falloir vivre de nouveau sur cette terre meurtrie où chacun – bien que se sentant toujours à sa place, n’y était pas tranquille depuis un bon moment déjà – et ne le serait plus jamais.


Il allait aussi falloir revivre avec ces voisins musulmans avec, au cœur la conviction qu’ils avaient été les complices de cet immense gâchis quand, en réalité, ils en ont bien été parmi les premières victimes. Les chiffres parlent d’eux-même.


J’ai appris il y a peu que Qaraqosh revit désormais. Les camps de réfugiés d’Erbil se vident, et se sont désormais 2000 familles qui vivent dans la plus grande ville chrétienne d’Irak.

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